

Cécile Duflot parle religion vertement
interview par Jean-Pierre Denis et Philippe Merlant
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ENTRETIEN. Cécile Duflot a appris le militantisme à la Joc et à réussi
un pari impossible : rassembler les Verts. Pour La Vie elle livre des confessions inattendues.
À la veille du Sommet de Copenhague et à 110 jours des régionales, Cécile Duflot, 34 ans, est devenue incontournable. Depuis le succès d’Europe Écologie aux européennes de juin (16,28 % des voix), la jeune patronne des Verts, candidate à la présidence de l’Île-de-France, a pris une stature nouvelle. Rencontre avec une presque « catho de gauche » qui entend concilier une haute ambition pour l’écologie politique avec une certaine modestie.
Formée à la Joc, êtes-vous une « catho de gauche » ?
Cela fait partie de mon éducation. Et la gauche, et la culture catholique. Une culture particulière puisque j’avais des copines à la Joc qui faisaient le ramadan.
Il y avait une dimension d’éducation populaire très forte, plus encore qu’une dimension religieuse, même si l’animateur de notre groupe était prêtre. J’ai aussi fait ma confirmation : je
voulais retrouver mon autonomie de décision, puisque je n’avais pas choisi moi-même d’être baptisée.
Qu’est-ce que vous avez gardé de ce parcours ?
D’abord des valeurs : l’expression « catho de gauche », je l’associe à la solidarité, au partage, à l’éthique de responsabilité. J’ai aussi conservé un attachement au dialogue
interreligieux, l’absence d’une vérité absolue, le goût d’un apprentissage de la différence. Enfin, je garde le souvenir d’une vraie joie de vivre.
Et le questionnement spirituel ?
Il était vécu d’abord dans la pratique : comment gérer les conflits entre nous ou la question de la jalousie… J’en ai aussi gardé cette conviction qu’on ne peut pas affirmer les valeurs de générosité de l’Évangile et avoir, dans sa vie quotidienne ou sa pratique professionnelle, des attitudes totalement disjointes. On ne peut pas entendre « Aimez-vous les uns les autres » et être raciste ! La fidélité à cet engagement se mesure pour moi plus en actes que dans de belles paroles ou le fait de communier le dimanche.
Et la relation avec l’Église ?
Avec le précédent pape comme avec celui-ci, j’ai un vrai désaccord sur les questions de mœurs. J’accepte qu’il y ait là-dessus des sensibilités différentes, mais je ne supporte pas
l’hypocrisie. Sur le mariage des prêtres, par exemple : il est légitime que certains souhaitent vivre en couple et avoir des enfants. D’ailleurs, beaucoup l’ont fait, et il y en a
probablement un parmi mes ancêtres. Comme on l’exprimait du temps de ma grand-mère, « ça se savait, mais ça ne se disait pas ! » Mon problème est là : dans cette
discordance entre les discours et les actes.
Cette discordance n’est-elle pas inévitable en politique aussi ?
Jusque-là, j’ai l’impression que non. Et si j’ai un jour le sentiment que je n’y arrive pas, j’arrêterai. Je le dis d’autant plus fortement que je fais aujourd’hui de la politique à un
certain niveau. Une grande partie des citoyens n’est plus dupe de la langue de bois et de l’hypocrisie : les députés qui donnent des leçons sur les valeurs familiales et sont à la limite
du harcèlement avec les assistantes parlementaires, ça me hérisse le poil…
Les catholiques votent plus à droite qu’avant. Pourquoi, selon vous ?
Il était plus facile de s’assumer catho de gauche après Vatican II qu’aujourd’hui. Force est de constater que ce que j’ai vécu dans et en marge de l’Église existe moins. On s’est montré
très excluant vis-à-vis de ceux qui souhaitaient une pratique moins dogmatique, plus ouverte, plus militante, plus dans le dialogue interreligieux…
Pourquoi les politiques français ont-ils peur de parler de religion ?
Je ne suis pas complexée là-dessus : la preuve, j’en parle avec vous ! Mais j’en parle à titre personnel. Dans mon engagement politique, je suis absolument laïque. Il faut disjoindre la
question de la foi, sa relation personnelle avec une certaine transcendance, de celle du rôle des Églises.
Est-ce que l’Église, dans un pays laïque comme la France, a quelque chose à dire dans le débat public ?
Je ne sais pas très bien ce que c’est, l’Église catholique : parle-t-on de l’ensemble des croyants ? Mais on ne sait pas ce qu’ils pensent car l’Église n’est pas une institution
démocratique. Cela dit, pour moi, tous les corps constitués ont vocation à s’exprimer dans le débat public. Les religions aussi. Mais elles n’ont pas plus de voix que d’autres. Elles ne sont
pas plus légitimes au prétexte qu’elles seraient liées à une dimension transcendante.
Les Verts ne sont-ils pas antilibéraux sur l’écologie et ultralibéraux sur les mœurs ?
Non, ils ont plutôt une éthique de l’autonomie et de la responsabilité : les individus sont libres de leurs choix sous réserve qu’ils les assument. Mais ça ne veut pas dire qu’on peut
faire n’importe quoi n’importe comment. Ainsi, les Verts ont instauré la parité hommes-femmes dans leurs statuts, ce qui n’est pas une position très « libérale » ! Les sujets
relatifs aux mœurs et à l’éthique doivent surtout être mis en débat, car on est toujours sur la limite.
En même temps, il y a un moment où il faut savoir dire oui ou non ?
C’est oui ou non, mais parfois aussi avec des conditions. La question des mères porteuses fait débat : certains pensent qu’utiliser le ventre de quelqu’un porte atteinte aux droits des
femmes, d’autres que chaque femme dispose d’une liberté totale sur son corps, y compris celle de porter un enfant pour une autre si elle le veut. Moi-même, je n’ai pas d’avis définitif.
Instinctivement, j’ai tendance à penser que c’est une chose un peu énorme. Mais j’ai vu des femmes d’autres pays parler de leur expérience de manière très naturelle, j’ai entendu un enfant
dire d’une femme : « Sa poche à bébé ne marche pas, alors maman lui prête la sienne. » Et ça me fait réfléchir. Comme c’est émotionnellement délicat, il faut essayer de mettre
de la froideur, de l’expérience et de l’objectivité dans ce débat. Si je devais prendre une décision, je commencerais par organiser des conférences de citoyens qui s’engagent à réfléchir sur
la question, qui écoutent des experts, des représentants d’associations… Tout cela aide à faire émerger une position intelligente.
Sur la question de la fin de vie, faut-il rouvrir le débat ?
L’absence de clarté retombe sur le personnel médical. On laisse la responsabilité à des gens qui n’ont pas la légalité pour eux. Je souhaite qu’on affronte les réalités sans trop d’idéologie.
André Gorz, que j’estime beaucoup, a fait le choix du suicide avec sa femme. Mais pour mon grand-père, qui est mort très vieux, très affaibli, je n’ai pas ressenti qu’il aurait été mieux pour
lui que ça s’arrête plus tôt.
Faut-il une loi sur la burqa ?
Une telle tenue est une agression vis-à-vis des autres et de soi-même. Je crois en l’émancipation des femmes, qui passe par la mixité. Tout ce qui contribue à les priver d’éducation ou de
relations normales avec le reste de la population me semble un danger. Mais, intuitivement, je ne crois pas que la bonne solution soit législative, car je crains toujours que ce soit une
manière de mettre un problème « hors de la vue ».
L’embellie se confirme pour les Verts. Comment l’expliquez-vous ?
Par la dynamique de rassemblement qui se poursuit et s’élargit. Peut-être aussi nous est-il reconnu une façon différente de faire de la politique. Ce n’était pas facile, pendant la campagne,
de continuer à parler d’Europe et d’écologie quand tout le monde déviait sur Sarkozy. Il y a eu des moments de doute, mais on avait fait un choix simple et il fallait s’y tenir en respectant
cette élection et les électeurs. En même temps, je me disais que si le résultat final était mauvais, ça voulait dire que les gens appréciaient le marketing politique… et que ça n’était pas
fait pour moi ! On a aussi rendu crédible le fait que la réponse à la crise est d’abord écologique.
Certains militants que les conflits internes aux Verts avaient fait fuir reviennent. Est-ce une dimension importante de la vie d’un parti ?
Oui, le climat est important. Il y avait peu de causes politiques et beaucoup de raisons interpersonnelles dans nos divisions. Mais quand on ne résout pas les problèmes interpersonnels, on ne
peut pas régler non plus les problèmes politiques. Personnellement, je n’ai pas peur du conflit, mais j’aime quand on en sort. Et j’ai peut-être aussi un certain art pour trouver le point de
compromis acceptable.
Les Verts ne sont-ils pas toujours guettés par une rechute ?
Non, je sens que c’est solide, car il y a un réel soulagement de la part des militants. Et une conscience de l’enjeu : on n’a plus de temps à perdre. Si nous sommes appelés à plus de
responsabilités, il faut être au niveau et disposer des personnes capables de les prendre. Cela nous oblige à rester groupés. Ça ne m’intéresse pas d’avoir raison dans mon coin avec
10 000 adhérents, ce que je veux, c’est qu’on mette en œuvre les politiques qui vont éviter aux générations futures de se fracasser contre le mur.
La conférence de Copenhague risque de s’ouvrir sous de mauvais auspices. Pensez-vous possible de trouver un réel accord politique ?
Plus les jours passent, et plus c’est compliqué. On a l’impression qu’il s’agit surtout de trouver un bouc émissaire, les Américains ou les Chinois, par exemple, pour justifier l’échec à
l’avance. La position médiatique de la France semble offensive, mais elle n’est pas en phase avec sa position officielle, qui revient à refuser, comme d’autres pays, les 110 milliards
d’euros nécessaires aux pays du Sud. Il est encore temps de peser grâce à la mobilisation citoyenne. Car les citoyens ont compris plus vite que leurs dirigeants les enjeux liés au
réchauffement climatique.
N’est-ce pas un paradoxe que sur le Grenelle de l’Environnement ou la taxe carbone la droite fasse mieux que l’ex-gauche plurielle ?
Il faut être lucide sur les difficultés que nous avons connues dans l’ex-gauche plurielle. Le Parti socialiste et l’UMP sont tous deux infusés par la logique du productivisme. Mais l’écologie
politique me semble contradictoire avec certaines valeurs de droite : la compétition, le refus du partage des richesses, le « travailler plus pour gagner plus », « chacun
peut s’en sortir s’il le veut »… Elles sont d’ailleurs à mes yeux antithétiques avec les fondamentaux de la foi chrétienne. Peut-être certains estimeront-ils que je n’ai pas le droit de
dire ça dans la mesure où je ne vais pas à la messe tous les dimanches ? En même temps, je connais bien les Évangiles car je les ai lus et je reste très sensible à leur esprit.

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